Il est temps de recevoir le petit Elio et sa famille, je suis concentrée et attentive à ce qui va se passer. J’ai préparé mes éléments de bilan et je sais ce que je dois faire. Pourtant, j’ai toujours un peu d’appréhension lors de ces premières rencontres. Cela me démontre que même au bout de 30 ans, mon métier ne se résume pas aux procédures ou aux techniques bien rodées. L’enjeu de cette rencontre est au cœur de ma pratique professionnelle.
La relation, « objet » central de l’activité professionnelle
Dans les métiers du soin, de la petite enfance, de l’accompagnement, de l’éducation, de la formation et du travail social, la relation n’est pas seulement un contexte dans lequel le professionnel exerce son travail. Elle constitue une part du travail en lui-même d’où la particularité de ces professions. Ici, le travail ne dépend pas uniquement des compétences de l’intervenant. Même s’il prépare, propose, ajuste et observe, ce qui va réellement se passer naît de l’interaction dans un contexte donné. Ces métiers sont donc difficilement objectivables. Il est parfois très complexe de les décrire précisément et de les conceptualiser tant ils dépendent de liens subtils croisant des aspects individuels, socio-culturels et institutionnels. C’est peut-être pourquoi, ces métiers sont peu reconnus voire connus. Selon Isabelle Chouinard et Yves Couturier (2009), les personnes, elles-mêmes, peuvent avoir du mal à formuler et appréhender leur pratique comme un travail.
Nous sommes notre propre outils de travail
Puisque les métiers de relation ne se limitent pas à des connaissances ou des techniques, ils mobilisent une grande partie de nous-même. La relation engage notre sensorialité (regard, voix, toucher…), notre corporalité (tension/détente, mouvements, rythme…), notre sensibilité (émotions, empathie et présence) qui façonnent notre énergie du moment. De nombreuses dimensions entrent en jeu qui vont colorées plus ou moins la pratique professionnelle de l’instant. Mireille Cifali attire notre attention sur une éthique professionnelle qui se dégage de ces aspects individuels. Ces dimensions corporelles, affectives et « élaboratives » doivent être préservées à tout prix pour maintenir une certaine humanité indissociable au sens donné dans ces métiers dits relationnels. Le corps est à penser sous deux angles, non seulement il est engagé dans l’action mais aussi dans la relation. C’est précisément pour cette raison que cette pratique mérite d’être pensée, élaborée et mise en discussion régulièrement afin de prendre soin sans s’épuiser.
Entre relation et organisation
Arlie Hochschild montre que les émotions sont continuellement mises au travail dans ces contextes relationnels. Elles sont centrales aux interactions et sont des appuis identitaires, en quelque sorte, pour incarner une pratique professionnelle donnée. En effet, les émotions sont construites par des normes sociales, professionnelles voire institutionnelles selon les situations de travail.
Notamment, il peut être particulièrement difficile d’incarner des règles de « distance professionnelle » édictées par l’institution. Qu’est-ce qu’une bonne distance? est-elle écrite et bien limitée pour chaque métier du lien? Il peut apparaître une grande contradiction entre des prescriptions de valorisation de l’humain et une attente institutionnelle quantitative des actions et des services. Le professionnel doit négocier avec cette ambivalence qui est complexe à dénouer. Une bonne distance professionnelle n’est-elle pas au contraire un élément souple et ajustable qui ne peut pas suivre de protocole? Les travaux sociologiques sur les métiers relationnels montrent justement que les références professionnelles et organisationnelles ne peuvent pas être simplement opposées : leur articulation participe à la construction des identités professionnelles.
Conclusion
Les métiers relationnels ne constituent pas un ensemble homogène. Ce qui les rapproche n’est pas une technique commune, mais la place particulière qu’occupe la relation dans l’activité professionnelle. La relation se construit entre les sujets en présence. Elle engage la capacité de penser non seulement son activité mais aussi le dialogue corporel qui s’y joue. C’est dans cet espace entre théorie et expérience, entre le corps et la pensée, entre la personne accompagnée et le professionnel mais aussi entre soi et l’organisation que se construit une pratique capable d’évoluer.
Chouinard, I., & Couturier, Y. (2008). La relation est-elle soluble dans la didactique ? La relationnalité dans les métiers relationnels comme objet d’une didactique des savoirs professionnels. In Y. Lenoir & P. Pastré (Eds.), Didactique professionnelle et didactiques disciplinaires en débat (pp. 213–223). Octarès Éditions.
Reggio, B. (2019). Préserver un lien : éthique des métiers de la relation. Cifali, Mireille. Paris : Presses universitaires de France, 2019. – 340 p. Cairn.info. https://shs.cairn.info/revue-formation-emploi-2019-3-page-XVI?lang=fr
Grimard, C., Le Pain, I., Namian, D. & Larose-Hébert, K. (2022). Le travail émotionnel sous la loupe : des pistes de réflexion et d’application variées. Service social, 68(1), 1–6. https://doi.org/10.7202/1089866ar