Une rencontre qui nous a déstabilisés. Une relation devenue difficile. Une situation dans laquelle nous ne savons plus comment nous positionner. Une décision qui nous laisse insatisfait. Mais aussi, une lassitude ou le sentiment de faire « comme d’habitude » sans plus savoir pourquoi.
Dans les métiers relationnels, certaines situations professionnelles peuvent continuer de nous habiter une fois la journée terminée. Faut-il pour autant rencontrer une difficulté importante pour avoir besoin d’analyser sa pratique ? Cela peut être un espace pour comprendre ce que nous faisons, ce qui se joue dans les situations de travail et comment nous pouvons continuer à développer notre manière d’agir.
Savoir, savoir faire, savoir dire, savoir être
Se former permet d’acquérir des connaissances, des méthodes et des repères. Mais, dans les métiers relationnels, savoir est à relier à un savoir être difficilement objectivable. Une situation professionnelle ne se présente jamais exactement comme dans un cours ou dans un protocole. Elle oblige à observer, interpréter, décider, ajuster, parfois renoncer ou inventer. Le professionnel doit composer avec une personne particulière, une histoire, un contexte, une équipe, une institution et ses propres réactions.
C’est ce que les approches de la pratique réflexive permettent notamment de penser : le professionnel développe son expertise non seulement en acquérant des connaissances, mais aussi en réfléchissant sur son activité réelle et sur les situations qu’il rencontre (Schön, 1983). L’expérience devient une véritable ressource quand on peut la nommer et la penser.
Quand une situation nous habite
La refléxivité ouvre des voies de questionnements pour sortir d’une impasse ou d’un ressassement incessant dans lequel on se sent enfermé.
Pourquoi cette situation m’a-t-elle autant touché ?
Pourquoi ai-je réagi de cette manière ?
Qu’est-ce qui s’est réellement passé dans la relation ?
Qu’est-ce que je n’ai pas perçu sur le moment ?
Qu’est-ce qui appartenait à la situation, et qu’est-ce qui appartenait à ma propre manière de l’aborder ?
Ces questions ne cherchent pas immédiatement une solution. Elles permettent d’abord de déposer et déplier la situation : revenir aux faits, aux perceptions, aux interactions, aux décisions prises, aux émotions ressenties et au contexte dans lequel l’action s’est déroulée. Analyser une pratique, c’est donc aussi pouvoir regarder sur un plan systémique ce que la situation rend possible, ce qu’elle empêche et ce que le professionnel tente malgré tout de faire.
L’analyse de pratiques professionnelles (APP) prend ainsi appui sur des situations professionnelles concrètes. Elle ne consiste pas simplement à raconter son expérience, elle mobilise un travail avec un tiers ou en collectif qui participe à une prise de recul attendue. Les travaux consacrés à l’analyse des pratiques montrent d’ailleurs la diversité des dispositifs regroupés sous cette appellation et l’importance de préciser leurs objectifs, leurs références et leurs modalités.
La construction du sens
L’analyse de pratiques n’est pas réservée aux professionnels débutants ou à ceux qui rencontrent des difficultés. Avec l’expérience, nous construisons des repères, développons des savoir-faire et acquérons une capacité d’anticipation. Mais l’expérience peut aussi conduire à certaines habitudes. Ce qui était autrefois questionné devient parfois évident. On agit parce que « cela fonctionne généralement comme ça ».
Revenir sur son travail réel permet alors de rouvrir ce qui semblait aller de soi. (Re)mettre du sens, là où on l’avait perdu ou jamais trouvé. Cette démarche rejoint une conception plus active de la construction identitaire. Chaque professionnel devient également acteur de l’élaboration de ses propres savoirs professionnels. Il reconnait et se reconnait à travers ce qu’il construit et mobilise.
APP et métiers du lien
Dans les métiers relationnels, l’engagement auprès de l’autre peut être particulièrement important. Les représentations autour de l’engagement professionnel et la vocation sont requestionner pour construire des repères d’accompagnement de qualité. Une même situation peut être entendue de plusieurs manières. Les questions du ou des tiers peuvent faire émerger un élément passé inaperçu. des associations et des nœuds professionnels permettent d’être mis à jour au service de la problématique évoquée.Cela permet de multiplier les points de vue et d’élargir les possibilités de compréhension et d’action.
Le rôle de l’intervenant est alors essentiel : garantir un cadre suffisamment sécurisant, soutenir le questionnement, éviter les jugements et permettre que l’analyse reste centrée sur le travail et la pratique professionnelle. C’est à lui d’accueillir et de faciliter la mise en mot de la problématique du professionnel et de la circulation et de l’élaboration de l’échange qui va suivre.
Un déclencheur pour s’engager dans l’APP
Peut-être parce qu’une situation vous questionne.
Peut-être parce que vous souhaitez prendre du recul sur votre activité.
Peut-être parce que vous exercez depuis longtemps et que vous souhaitez continuer à faire évoluer votre pratique.
Peut-être encore parce que vous avez besoin d’un espace pour penser les tensions entre vos valeurs professionnelles, les besoins des personnes accompagnées et les contraintes de votre environnement de travail.
Finalement, vous pouvez aussi vous engager juste par curiosité intellectuelle.
Les raisons sont aussi variées qu’il y a de participants. L’APP peut être cet espace où l’on s’arrête un instant pour regarder ce que l’on fait, comprendre ce qui se joue, mettre en mots l’expérience et ouvrir de nouvelles possibilités d’agir. C’est dans cet aller-retour entre l’expérience et la pensée, entre la pratique et la théorie, entre soi et les autres, que peut s’ancrer et se développer une identité professionnelle durable et épanouissante.
SCHÖN, D.A. (1993). Le Praticien réflexif. À la recherche du savoir caché dans l’agir professionnel. Montréal : Éditions Logiques